Lorsque j’ai publié l’ouvrage « Qu’est-ce qu’un ‘grand’ juriste ? », j’ai provoqué quelques frustrations : en effet, il est apparu que je ne parlais pas vraiment de « tous » les juristes. C’est naturellement vrai : si j’avais bien délimité le champ de celui que j’appelais « juriste » dans une longue introduction rebaptisée « prolégomènes », c‘était pour mieux, en fin de compte éprouver l’étendue de l’action du juriste universitaire, car, c’est sûr, c’est à la « source » que je voulais en arriver : si je peux penser certaines choses sur les juristes non universitaires, c’est que, pour partie, la « faute » en revient aux universitaires juristes. Etre juriste ce n’est donc pas la même chose qu’être universitaire, mais il est apparu aussi qu’être universitaire juriste ça n’était peut-être pas la même chose qu’être universitaire…

Il y a quelques temps, à l’occasion d’un déjeuner qui faisait suite à une réunion de travail sur un projet de recherche, une collègue universitaire semblait grandement s’étonner de ce que j’avais pu il y a peu décliner la proposition ministérielle de me nommer comme membre du Conseil National des Universités dans ma section, celle du droit public. Je précisais sur l’instant que je prenais cette proposition pour une mauvaise réponse à une question que j’avais eu l’occasion de poser au nouveau ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche au moment de sa nomination en 2015. Comme toujours en toute simplicité, Alain Supiot qui était présent indiqua, comme pour sanctionner l’anecdote que, si cela pouvait paraître étonnant, certains juristes en effet « ne s’achètent pas ». Etre universitaire et juriste est une condition, dont on est libre – ou pas – de définir les tenants et les aboutissants.

Ce nouvel édito qui figure en page d’accueil du site pourrait être une brève sur mon expérience récente d’universitaire juriste qui, je dois le dire, fut plutôt éprouvante. En tant qu’universitaire, j’ai participé, depuis le mois de mars, à plusieurs comités de sélection : pour recruter des juristes universitaires bien sûr, mais pas que, puisque j’ai notamment siégé dans un comité de recrutement d’un professeur de sociologie. Il faut préciser que c’est beaucoup de travail et d’énergie puisque l’on peut déterminer 4 phases : la prise de connaissance des dossiers sur lesquels on est nommé rapporteur et l’élaboration des « rapports » qui s’ensuit –qui consiste parfois selon les exigences des universités en un long et laborieux recopiage du CV du candidat, la réunion (et donc le déplacement, éventuellement à plusieurs centaines de kilomètres de chez soi, le temps, l’énergie) avec les collègues membres du comité pour la sélection des chanceux qui seront auditionnés, la lecture des travaux des chanceux qui sont auditionnés (en se battant éventuellement avec l’outil informatique qui parfois ne veut pas que vous puissiez télécharger les précieux et indispensables documents), et enfin les auditions elles-mêmes (nouveau déplacement, encore plus de temps et d’énergie pour cette dernière « épreuve »). Ce processus en 4 étapes se multiplie et se superpose en autant de fois que l’on est membre de ce type de comité. Pendant ce temps, il se peut que d’autres tâches pressent : hormis les éventuels papiers en retard, un site internet à alimenter – 😉 – le thésard qui choisit à peu près au même moment de vous envoyer ses 350 pages qu’il faudra quand même lire vite car après il s’en va dans un autre pays, les étudiants qui rédigent un mémoire depuis le début de l’année mais qui malgré les avertissements répétés et multipliés chaque année par tout le corps enseignant rédigent tout sur la fin et tous en même temps, la responsabilité du diplôme que vous avez eu la mauvaise idée d’accepter et qui génère son lot de tracasseries et réunions chronophages, et enfin toutes ces bonnes âmes – et néanmoins parfois excellents chercheurs – qui vous envoient gracieusement leur production et que, parfois, vous prenez quand même le temps de lire, sans compter les articles à « réviser » pour les revues qui vous le demandent… Etre universitaire, à certaines périodes, c’est sans aucun doute ne pas être chercheur.

Mais j’en reviens aux comités de sélection : en dépit du travail que cela occasionne, l’œil et l’oreille du chercheur qui s’interroge sur sa discipline et son métier sont plutôt à la fête, d’un triple point de vue : comment les jeunes chercheurs qui postulent aujourd’hui à l’université semblent envisager leur discipline, visible à travers leurs travaux – le « vivier » ayant été, en petite partie, déterminé par les plus anciens chercheurs (le CNU) qui leur ont accordé la « qualification » ; comment les « un peu plus anciens chercheurs » (mais il faut dire que beaucoup de comités de sélection sont plutôt assez jeunes et sans expérience) envisagent eux-mêmes leur activité et leur métier, ce qui peut assez aisément ressortir de la manière dont ils présentent les candidats sur lesquels ils rapportent et des questions qu’ils posent à ceux qui sont auditionnés ; enfin, par un état de fait aussi : je me suis par exemple rendue compte que, parfois, et en fait souvent, en raison notamment de la jeunesse des membres des comités, Professeurs et Maîtres de conférences, une infime minorité des membres avait l’expérience de la direction de thèse, de la soutenance d’une thèse, ou encore même de la direction d’une thèse « qualifiée » par le fameux CNU dont je parlais tout à l’heure.

Cela signifie que tout ce travail que constitue la direction de thèse dans un cadre universitaire, qui pourrait être logiquement compris comme une expérience nécessaire parce qu’impliquant que les « fondamentaux » du travail scientifique ont été bien assimilés, peut n’être absolument pour rien dans le travail qui conduit au recrutement de l’universitaire. Naturellement, cela ne préjuge pas de la compétence scientifique des uns et des autres, mais qui ne sait que précisément l’on ne sait pas vraiment de quoi il retourne tant que l’on a pas éprouvé certaines pratiques ?

Qui pourrait alors s’étonner que l’on puisse avoir l’idée de faire et que l’on puisse effectivement faire une nouvelle règle juridique chaque fois que le premier imbécile politique venu le décide, puisque, de toutes les façons, la compétence et l’expérience en la matière y sont, comme pour toute autre chose, indifférentes ?

C’était dit dans mon premier édito : c’est la vie toute entière qui se lit à travers le droit et les processus d’élaboration du droit. Il n’y a qu’à observer, c’est là, tout près de nous, toujours (voy. Le 1er édito, Les premiers pas du droit… de la Fontaine).