Les premiers pas du droit… de la Fontaine

Chercher ce qui fait le droit.

L’édito que je propose ici est programmatique. Le texte ci-dessous, qui figure sur Le Droit de la Fontaine depuis le jour de son ouverture, a sans doute vocation à évoluer. Pour l’heure, il constitue la trame de ma réflexion : chercher ce qui fait le droit.

Bienvenue pour ce 1er édito.

Cet espace est dédié à l’interrogation avant tout – il paraît que c’est le début du savoir – et prend peut-être sa source dans ce drôle de constat : comment un objet aussi partagé que le droit dans l’espace social, peut-il être aussi isolé comme objet de connaissance ? Tout homme cultivé a chez lui des livres d’histoire, de sociologie peut-être, d’art évidemment, d’économie parfois, de philosophie sûrement, mais presque jamais de droit. On ne « lit » pas la littérature sur le droit pour apprendre des choses sur le monde. Etonnant non ? Peut-être pas tant que ça si on considère que tant de juristes ne possèdent que peu de livres sur le monde, car ce qui les intéresse eux, c’est le droit pour lui-même, pas pour ce qu’il dit du monde. Qui les lirait qui voudrait apprendre des choses sur le monde ? Ce premier constat paraît en forme de généralité : que ceux qui ne sont pas de ceux-là ne s’en offensent pas, ce serait trop servir ceux qui en sont, et j’ai bien crainte qu’ils soient fort nombreux (j’en ai en tous cas rencontré beaucoup).

Cet espace est dédié à l’imagination, celle qui fait que le droit pourrait être autre chose qu’un ensemble de règles dont la teneur, l’application et leur articulation font les choux gras des juristes (et le pain sec de ceux qui ne le sont pas). Il faut imaginer que ce qui se passe et qui ne semble avoir aucun rapport avec la fabrication du droit ou son application en a pourtant un, de rapport. Il faut imaginer par exemple que ce qui se passe lors d’une simple réunion pédagogique à l’Université, entre non juristes, fait aussi le grain de notre droit. Idem concernant la manière dont les différents acteurs se répondent sur la question du statut d’une œuvre d’art au château de Versailles. C’est pourtant l’évidence, mais il faut un peu d’imagination pour le voir. Tout ce que l’homme peut imaginer renseigne sur le droit. L’espace du droit de la fontaine est théoriquement illimité, mais il n’a pas plus vocation que le droit lui-même à tout absorber.

Cet espace est dédié à l’exposition, ce mot prenant autant des sens qu’on voudra bien lui donner, mais surtout celui d’une face non cachée derrière des discours et des structures de discours toujours à l’identique développés, gages d’une reconnaissance assurée. Encore que l’on s’expose toujours en se montrant caché et identique aux autres. Exposer c’est montrer, se montrer, mettre au jour, prendre des risques, faire de son mieux souvent. N’est-ce pas ce que le droit fait d’ailleurs, et n’est-ce pas ce qu’on feint constamment d’ignorer ? Exposer le droit, c’est le soustraire à sa fausse immanence.

On ne trouvera donc pas sur le site de lien vers le dernier arrêt rendu par la Cour de Cassation ou le Conseil d’Etat – sauf exception. On ne trouvera donc pas la revue en règle du droit positif sur lequel on se permettra des commentaires plus ou moins bien sentis. On ne trouvera pas non plus de synthèse du droit positif sur telle ou telle question. Mais ce site n’est évidemment pas un site de théorie du droit ou de théorie sur le droit.

C’est un site qui saisit et se saisit du droit sans discrimination : le droit est un peu celui des juristes, il est surtout beaucoup celui de tous les autres, et il n’y a presque jamais de liens établis entre tous ces droits qui font le droit. Penser le droit est donc une ambition autant qu’un désir pour ceux qui s’y attèlent, puisque le monde entier s’y répand.

Ce site enfin est dédié, et il est surtout, personnel, ce qui lui donne donc son nom.

ma démarche intellectuelle prend en quelque sorte corps avec ce site. Nul ne peut dire encore comment elle s’y déploiera, et nul ne peut dire non plus comment les lecteurs se l’approprieront. D’autres viendront, je le souhaite, participer à ce nouvel espace d’expression d’une certaine manière de voir les choses, un espace que je ne souhaite d’ailleurs pas voir que dédié aux juristes et dans lequel des réflexions sociales y sont bienvenues : elles ont toujours un lien avec le droit. ce que le site est aujourd’hui il ne le sera sans doute pas demain.

Pour l’ouverture, vous trouverez donc sur ce site des papiers que j’ai rédigés, sous forme de brèves ou d’articles, inédits pour certains, déjà publiés pour d’autres ou présentés lors d’une journée de recherche. Vous trouverez des enregistrements audio et vidéo. A l’avenir, j’accueillerai des billets invités, il y aura des entretiens et sans doute d’auteurs choses dont je n’ai pas encore tout à fait idée.

Soyez donc les bienvenus. Et bien sûr, n’oubliez pas de vous abonner à la newsletter !

L.-F. décembre 2015


Etre juriste et être universitaire (2è édito)

Lorsque j’ai publié l’ouvrage « Qu’est-ce qu’un ‘grand’ juriste ? », j’ai provoqué quelques frustrations : en effet, il est apparu que je ne parlais pas vraiment de « tous » les juristes. C’est naturellement vrai : si j’avais bien délimité le champ de celui que j’appelais « juriste » dans une longue introduction rebaptisée « prolégomènes », c‘était pour mieux, en fin de compte éprouver l’étendue de l’action du juriste universitaire, car, c’est sûr, c’est à la « source » que je voulais en arriver : si je peux penser certaines choses sur les juristes non universitaires, c’est que, pour partie, la « faute » en revient aux universitaires juristes. Etre juriste ce n’est donc pas la même chose qu’être universitaire, mais il est apparu aussi qu’être universitaire juriste ça n’était peut-être pas la même chose qu’être universitaire…

Il y a quelques temps, à l’occasion d’un déjeuner qui faisait suite à une réunion de travail sur un projet de recherche, une collègue universitaire semblait grandement s’étonner de ce que j’avais pu il y a peu décliner la proposition ministérielle de me nommer comme membre du Conseil National des Universités dans ma section, celle du droit public. Je précisais sur l’instant que je prenais cette proposition pour une mauvaise réponse à une question que j’avais eu l’occasion de poser au nouveau ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche au moment de sa nomination en 2015. Comme toujours en toute simplicité, Alain Supiot qui était présent indiqua, comme pour sanctionner l’anecdote que, si cela pouvait paraître étonnant, certains juristes en effet « ne s’achètent pas ». Etre universitaire et juriste est une condition, dont on est libre – ou pas – de définir les tenants et les aboutissants.

Ce nouvel édito qui figure en page d’accueil du site pourrait être une brève sur mon expérience récente d’universitaire juriste qui, je dois le dire, fut plutôt éprouvante. En tant qu’universitaire, j’ai participé, depuis le mois de mars, à plusieurs comités de sélection : pour recruter des juristes universitaires bien sûr, mais pas que, puisque j’ai notamment siégé dans un comité de recrutement d’un professeur de sociologie. Il faut préciser que c’est beaucoup de travail et d’énergie puisque l’on peut déterminer 4 phases : la prise de connaissance des dossiers sur lesquels on est nommé rapporteur et l’élaboration des « rapports » qui s’ensuit –qui consiste parfois selon les exigences des universités en un long et laborieux recopiage du CV du candidat, la réunion (et donc le déplacement, éventuellement à plusieurs centaines de kilomètres de chez soi, le temps, l’énergie) avec les collègues membres du comité pour la sélection des chanceux qui seront auditionnés, la lecture des travaux des chanceux qui sont auditionnés (en se battant éventuellement avec l’outil informatique qui parfois ne veut pas que vous puissiez télécharger les précieux et indispensables documents), et enfin les auditions elles-mêmes (nouveau déplacement, encore plus de temps et d’énergie pour cette dernière « épreuve »). Ce processus en 4 étapes se multiplie et se superpose en autant de fois que l’on est membre de ce type de comité. Pendant ce temps, il se peut que d’autres tâches pressent : hormis les éventuels papiers en retard, un site internet à alimenter – 😉 – le thésard qui choisit à peu près au même moment de vous envoyer ses 350 pages qu’il faudra quand même lire vite car après il s’en va dans un autre pays, les étudiants qui rédigent un mémoire depuis le début de l’année mais qui malgré les avertissements répétés et multipliés chaque année par tout le corps enseignant rédigent tout sur la fin et tous en même temps, la responsabilité du diplôme que vous avez eu la mauvaise idée d’accepter et qui génère son lot de tracasseries et réunions chronophages, et enfin toutes ces bonnes âmes – et néanmoins parfois excellents chercheurs – qui vous envoient gracieusement leur production et que, parfois, vous prenez quand même le temps de lire, sans compter les articles à « réviser » pour les revues qui vous le demandent… Etre universitaire, à certaines périodes, c’est sans aucun doute ne pas être chercheur.

Mais j’en reviens aux comités de sélection : en dépit du travail que cela occasionne, l’œil et l’oreille du chercheur qui s’interroge sur sa discipline et son métier sont plutôt à la fête, d’un triple point de vue : comment les jeunes chercheurs qui postulent aujourd’hui à l’université semblent envisager leur discipline, visible à travers leurs travaux – le « vivier » ayant été, en petite partie, déterminé par les plus anciens chercheurs (le CNU) qui leur ont accordé la « qualification » ; comment les « un peu plus anciens chercheurs » (mais il faut dire que beaucoup de comités de sélection sont plutôt assez jeunes et sans expérience) envisagent eux-mêmes leur activité et leur métier, ce qui peut assez aisément ressortir de la manière dont ils présentent les candidats sur lesquels ils rapportent et des questions qu’ils posent à ceux qui sont auditionnés ; enfin, par un état de fait aussi : je me suis par exemple rendue compte que, parfois, et en fait souvent, en raison notamment de la jeunesse des membres des comités, Professeurs et Maîtres de conférences, une infime minorité des membres avait l’expérience de la direction de thèse, de la soutenance d’une thèse, ou encore même de la direction d’une thèse « qualifiée » par le fameux CNU dont je parlais tout à l’heure.

Cela signifie que tout ce travail que constitue la direction de thèse dans un cadre universitaire, qui pourrait être logiquement compris comme une expérience nécessaire parce qu’impliquant que les « fondamentaux » du travail scientifique ont été bien assimilés, peut n’être absolument pour rien dans le travail qui conduit au recrutement de l’universitaire. Naturellement, cela ne préjuge pas de la compétence scientifique des uns et des autres, mais qui ne sait que précisément l’on ne sait pas vraiment de quoi il retourne tant que l’on a pas éprouvé certaines pratiques ?

Qui pourrait alors s’étonner que l’on puisse avoir l’idée de faire et que l’on puisse effectivement faire une nouvelle règle juridique chaque fois que le premier imbécile politique venu le décide, puisque, de toutes les façons, la compétence et l’expérience en la matière y sont, comme pour toute autre chose, indifférentes ?

C’était dit dans mon premier édito : c’est la vie toute entière qui se lit à travers le droit et les processus d’élaboration du droit. Il n’y a qu’à observer, c’est là, tout près de nous, toujours…

L.F. juin 2016

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